Stig DAGERMAN - L’île des condamnés
1946
« Ici gît un écrivain suédois. Tombé pour rien. Son crime était l’innocence. Oubliez-le souvent » ou l’épitaphe de l’écrivain le plus doué de sa génération. Le vaincu de la vie tel que le voudrait sa légende. Un romantique dont le thème central de l’œuvre était, à l’égal d’un Kafka poussant jusqu’au bout ses rêves anarchistes, « l’angoisse de l’homme moderne face à une conception du monde qui s’écroule ». Stig Dagerman, suicidé à trente et un ans, né le 5 octobre à Alvkarleby et mort le 4 novembre 1954 à Danderyd, parce qu’à ses yeux « le suicide est la seule preuve de la liberté de l’homme. »
Homme qui aura rêvé en vain de goûter la consolation d’être libéré de toute entrave. En tant qu’« individu inviolable, souverain à l’intérieur de ses limites ». Et que la dépression guettait sans doute depuis l’aube du commencement. Tapie tout au fond de son être d’enfant souffrant de l’affection manquante d’une mère. La dépression ? « Une poupée russe et dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. » Dagerman pour qui « notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Écrit bref, lucide, légué comme un testament.
En 1952, Dagerman a cessé d’écrire romans et nouvelles depuis trois ans. Son talent le rendant esclave au point de ne plus oser l’employer. De peur que ne soit perdue « cette capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, et de mes dégoûts ». Par crainte de décevoir ? Plus envie de servir de porte-drapeau trop commode à cette jeunesse suédoise qui l’adulait. C’est au journalisme qu’il se consacre désormais. Pour témoigner. Intensément.
Une centaine d’articles et de billets publiés dans des revues militantes. Cris déchirants et paradoxes assumés fondent sa tentative de compréhension exacerbée de l’humanité. Dagerman a toujours été et sera jusqu’au bout cet « enfant brûlé », le roman éponyme en témoigne, consumé de l’intérieur par une soif de justice, une envie furieuse de réveiller ses semblables. Anarchiste engagé. Politicien de l’impossible. Qui sur tout portait un regard d’un pessimisme lucide. Sur le monde : « une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. » Mais à la fin ce besoin fou de mourir, preuve d’une éthique trop stricte.
Stig Dagerman tombé pour rien ? Non. Il y a cette œuvre, dense, polymorphe. Romans, nouvelles, essai et pièces de théâtre. Œuvre composée en quatre ans à peine et qui lui vaudra à titre posthume une reconnaissance mondiale. L’île des condamnés publié en 1946, est le deuxième roman de l’auteur suédois. Un an auparavant, la sortie de son premier, Le Serpent, a considérablement remué ses lecteurs.
Au jeune Dagerman on dresse une statue de commandeur de la nouvelle vague littéraire. La même année que L’île des condamnés, ce dernier fait une intrusion remarquée dans le théâtre avec sa pièce : Le condamné à mort. Suivent, un an plus tard, un essai Automne allemand, puis l’année suivante la publication d’un recueil de nouvelles (d’autres recueils ont depuis été publiés dont Les wagons rouges, Tuer un enfant et Notre plage nocturne, chez Maurice Nadeau), Jeux de la nuit, et de L’enfant brûlé, son troisième roman. En 1949 paraît son quatrième et dernier, Ennuis de noces, œuvre qui ressort davantage de la satire et du burlesque.
Demeurons dans ces parages où du son a pu naître tout un flux d’images. Ce qu’on nommera la musique dagermanienne, opéra rauque fait de scies lancinantes et de cris, contrepoints déchirants pleins d’angoisse et de nostalgie, onirisme sonore, description d’une nature tout à la fois indifférente et hostile qui en fait une complice hautaine participant à la perte de l’être humain.
Demeurons donc dans ce domaine ballotté, écartelé avec grâce par la plume vibrante et alerte, en permanence entre une poésie et des visions qui anticipent tout un pan du cinéma nordique. On songe aux tenants du dogme initié par le cinéaste danois Lars Von Trier. Et une bonne part de la grande télévision qui a su étancher sa soif de renouvellement des codes. On sait qu’il entretenait un rapport plus qu’étroit au septième art et partant aux images.
Et si son ultime roman, le nettement plus burlesque Ennuis de noces a sans doute nourri l’inspiration des scénaristes de Festen, on trouvera aussi bien dans la trame générale que dans les thèmes principaux de L’île des condamnés les ingrédients des productions américaines de la série Lost. Sur une île se retrouve un panel symbolique d’humanité à la suite d’un naufrage. L’homme est soudain redescendu au bas de l’échelle, relégué à l’état de Robinson, dépendant de la soif de l’aube et de la faim du jour, réduit à la paralysie du matin, soumis au chagrin du soleil couchant ainsi qu’à l’angoisse du crépuscule, bercé par les feux de la nuit et la nostalgie du soir.
C’est l’histoire d’un monde violent, totalement dénué de fraternité. L’île servira bientôt de théâtre à une lutte féroce entre deux naufragés de notre monde. Le capitaine Wilson, allégorie du fascisme, et Lucas Egmont, anarchiste drapé dans son idéal de pureté, être en rupture, tenaillé par un sentiment de culpabilité qui le relie à l’enfance. L’île des condamnés, livre éminemment politique qui se lit dans un état de transe.